Un auteur se fache
A près le coup de sang de Beigbeder qui s'en prenait aux auteurs, voici au tour d'un autre editeur -auteur, Hérvé Hamon, de voir rouge vis à vis d'un éditeur, le sien en l'occurence, c'est à dire le Seuil. Sa lettre a ete publiée dans Livres Hebdo et sur les sites d'Assouline et notre ami Ecrivain Mystère en parle aussi. Prenez la peine de la lire, elle est assez..explicite.
"Adieu camarades,
Cet été, j’aurai 60 ans, et j’avais prévu, de longue date, d’abandonner mon statut de salarié du Seuil afin d’ouvrir la porte à un(e) jeune collègue – tant il est vrai que mon abondante génération ne doit pas, me semble-t-il, occuper ad vitam aeternam des places et des postes que d’autres envient légitimement. Le mot retraite n’a, par ailleurs, aucun sens pour moi, pas plus que semaine de 35 heures ou décompte du temps de présence. J’ai le privilège de fonctionner par objectif, et ça ne va pas changer demain. J’aurais aimé vous convier à boire un verre de blanc sur le coin de mon bureau. Mais voilà : depuis deux ans, je n’ai plus – même à temps partiel – de bureau, de téléphone, ni d’ordinateur. C’est dire que le minibar n’était pas au programme. Depuis 23 ans, j’ai toujours connu une maison qui bricolait ici et campait là. Cela avait son charme. Michel Chodkiewicz, le PdG qui nous avait recrutés, Patrick Rotman et moi, nous disait : « Je ne veux pas trop vous voir ici, sortez, voyagez, écrivez des livres et ramenez-nous des auteurs. » Moi qui ne suis guère porté à la nostalgie et qui regarde plus volontiers devant que derrière, je dois avouer que ce temps-là fut courtois et ne présageait en rien la désinvolture qui s’est récemment installée. Je ne suis pas venu au Seuil par hasard : j’avais le choix, j’ajouterai même que c’était la boîte qui payait le moins. Je suis venu au Seuil avec la certitude que c’était ma maison et que c’était un honneur, un bonheur aussi, d’y trouver ma place. Comme auteur, j’y ai publié, avec une fidélité presque suspecte, vingt et un livres, et comme éditeur, j’en ai édité ou co-édité deux cent cinquante.
Rien n’était parfait, rien n’était simple. J’ai souvent râlé contre l’inaptitude de la maison à jouer les coups avec force, à réagir vite, à ne pas regarder pousser le succès en arrosant de temps à autre. Mais ces irritations n’étaient que l’écume d’une solidarité profonde et argumentée.
Je voudrais vous dire ce que j’ai aimé. J’ai aimé l’aisance avec laquelle on pouvait circuler d’un service à l’autre, passer de l’éditorial à la presse, de la presse à la fabrication, de la fabrication au commercial, du commercial à la maquette, de la maquette à la comptabilité, de la comptabilité à la pub, sans se perdre, sans être intrus, à toute heure. J’ai aimé pouvoir déranger mon patron n’importe quand, sur n’importe quel sujet. J’ai aimé que son oui soit oui et que son non soit non, et que sa parole suffise, sans autre procès-verbal, une fois pour toutes. Que la délégation de pouvoir qui m’était accordée fût clairement acquise, en confiance. Accessoirement, j’ai aimé que nous tentions ensemble d’analyser nos erreurs, sachant que l’édition est un métier où l’on se trompe constamment.
J’ai aimé la passion que j’ai rencontrée dans mille coins et recoins de la maison. Au standard – la première voix qui accueille un auteur est déterminante. A la fabrication – formidable expertise de certain(e)s préparateurs(trices), coupeurs de virgule en seize et grands serviteurs du texte. Chez les éditeurs de beaux-livres dont j’ai découvert le talent et le scrupule. Chez les représentants, dont j’ai parfois, lorsque je publiais un de mes livres, accompagné les tournées. Chez les assistant(e)s, souvent co-éditeurs(trices) sans en posséder le grade ni le bulletin de salaire. Chez les attachées de presse, dont le boulot, surtout quand il est bien fait, est peut-être le plus dévorant.
J’ai aimé le fait que nous considérions cette maison comme un instrument d’intervention. Intellectuelle, sociale, politique, éthique, esthétique. Nous n’étions pas d’accord entre nous, ce n’était pas le problème. Une maison d’édition n’est nullement un parti, ni même un club. Mais nous étions d’accord sur les questions à poser, et nous nous efforcions de chercher les auteurs susceptibles de le faire. Chaque fois qu’une grande secousse nationale ou internationale s’est déchaînée, nous nous sommes aussitôt réunis. Du personnalisme fondateur, je ne pense pas qu’il restait grand-chose entre nous. Sauf ceci : l’événement, comme disait l’autre, était quand même notre maître intérieur. Nous avions beaucoup de défauts, sauf un, celui qui tue le plus : nous n’avons jamais imaginé que l’histoire commençait le jour de notre arrivée.
Vous avez noté que j’écris au passé. Ce n’est ni mollesse réactionnaire ni attendrissement mélancolique à la veille d’un changement d’activité. Le changement, j’aime ça. Quand il est bien conduit.
Or je voudrais aussi vous dire ce que je n’ai pas aimé et n’aime pas.
Jamais je n’aurais cru qu’un dirigeant de cette maison fût capable de confondre son intérêt – au sens le plus médiocre – personnel et l’intérêt collectif. Jamais je n’aurais cru que certains héritiers des fondateurs fussent si peu comptables de la solidité des fondations. Jamais je n’aurais cru que d’anciens salariés de cette maison « morale » recourraient un jour, pour exprimer leur rancoeur, à la plus vile profanation de l’écrit : la lettre anonyme. Je n’ai pas inscrit au passif du nouvel actionnaire des manquements d’abord imputables au Seuil même. Ce qui m’a fait enrager, c’est qu’il ne s’agissait pas d’un tsunami, d’une guerre mondiale, d’une catastrophe inévitable ou d’une pandémie. Mais d’une cascade de défaillances humaines.
La culture du Seuil reposait sur trois piliers. Premièrement, le sens du collectif et de l’interdisciplinaire. Nos comités n’étaient pas toujours des modèles d’organisation intellectuelle, mais c’étaient des modèles de démocratie. On y parlait histoire et philosophie, religion et politique, économie et arts plastiques, sociologie et music hall. Nous ne nous considérions pas (seulement) comme des experts, mais comme des passeurs et des citoyens. En outre, le comité éditorial, qui a perdu peu à peu sa fonction de pilotage, était une instance qui permettait de voir large, de saisir la complexité des décisions et des enjeux. C’est fini. La boîte est noire. Le Seuil est découpé en départements, en territoires étanches. Si nous continuons, il y perdra. Ensuite, une relation originale entre l’éditorial et le commercial. Aucun d’entre nous n’a jamais pensé qu’il n’existe pas une économie de la culture, que la compétition n’est pas féroce, que la distribution n’est pas un enjeu clé, que la bataille du poche n’est pas rude, etc. Ni qu’il ne fallait rien changer de nos habitudes, rien moderniser, rien rationaliser – au contraire. Mais nous parvenions à nous parler, à nous informer mutuellement, à négocier, à vérifier notre commun investissement. Cette transparence a toujours été, pour attirer des auteurs, un argument décisif. C’est fini. Entre l’incompétence souriante et l’inefficacité arrogante, mon cœur refuse de balancer. Aujourd’hui, les offices tombent comme tombent les oukases. A côté, et à la louche. Si nous continuons, nous y perdrons.
Enfin, la volonté forte de mettre l’auteur au centre du système. Pour avoir été auteur dans cette maison durant deux décennies, et un auteur longtemps bien traité, bien rentable aussi, je puis témoigner de la dégradation de cette volonté. Non que l’auteur ne suscite plus quelque considération. Mais l’émiettement des services, l’opacité des décisions, l’extension de la périphérie et le caractère introuvable du centre, font que l’auteur, aujourd’hui, n’est plus chez lui, dans sa maison. Il n’est qu’un paramètre. Les éditeurs, les attachées de presse essaient de rattraper le coup, d’injecter de la chaleur. Ils y parviennent quelquefois. Mais c’est la maison même qui s’est refroidie. Si elle continue ainsi, elle perdra des auteurs. Or ce sont les auteurs qui font exister les éditeurs, pas l’inverse.
Je suis entré au Seuil en chantant. Je ne le quitte pas en pleurant. Mais en protestant. Il m’avait été demandé de poursuivre ma collaboration sous d’autres formes et j’en avais accepté le principe. Mais les principes, justement, me semblent trop mis à mal, ces temps-ci, pour que je reste.
Salut, camarades, je ne serai jamais loin,
Hervé "



















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